STALAG IIB   HAMMERSTEIN,   CZARNE en POLOGNE

CAMP de PRISONNIERS de GUERRE 1939-1945 en POMERANIE

 

MEMOIRES DE L'ADJUDANT  BAERT

 

 

 

 

 

 

HAMMERSTEIN VI

 

Beaucoup de Français et pas mal de Belges travaillent à Hammerstein, les uns comme charpentiers ou boulangers, les autres comme porteurs de charbon, horlogers, électriciens et que sais-je encore. Ce sont eux qui passent «la marchandise» dans le camp pour la mettre en vente sur le Marché aux Puces.

Qu'ils soient Belges, Français, Polonais, plus tard Yougoslaves et Russes, tous connaissent ce marché. Ils savent que les choses les plus invraisemblables y sont à vendre ou à troquer

On s'y procure des gourdes, des montres, des bagues et des souvenirs, du linge et du pain aussi bien que de la saucisse, du fromage, du lard, des œufs et des cigarettes, voire même le « schnaps » allemand, à une seule condition : avoir de l'argent !

Nous savons tous qu'une punition sévère attend celui qui serait pris ayant un de ces objets sur lui. Peu importe, on ne résiste pas d'aller voir une fois le « marché aux puces » lorsqu'on possède le nécessaire pour y faire une « petite affaire »

Tous ces articles de luxe sont réservés à ceux qui gagnent de l'argent comme les « Dolmestscher » les travailleurs et les employés de la « Kartei ». Le paiement se fait en argent de camp, le « Lagergeld », une monnaie spéciale éditée pour les camps des prisonniers

Nous, les pauvres, nous ne pouvons que troquer au marché. Par exemple une nouvelle chemise contre un vieux pull-over C'est ainsi que je troque un jour, mon ceinturon en cuir contre deux tranches de pain gris, une paire de bottines contre cinq marks, ce qui vaut presque la moitié d'un pain civil.

Après quelques semaines, mon inventaire s'est tellement rétréci que je dois cesser toute activité de ce genre après avoir échangé ma dernière chemise de réserve contre quatre tranches de pain, Une chose est certaine, ce marché aux puces n'est qu'une grande tricherie, mais...que voulez-vous ? Des articles de qualité n'y sont évidemment pas à vendre. Acheter marchander et présenter, tout cela se fait en silence et par des gestes. Il suffit, quand on a quelque chose à vendre, de s'arrêter à proximité d'un petit groupe, de regarder une fois autour de soi et puis de montrer un coin de l'objet à vendre en le sortant un peu de la poche ou des plis du manteau. Un amateur se présente en vous, indiquant son prix à l'aide des doigts. A vous d'accepter ou de refuser son offre par le signe conventionnel de la tête.

De temps en temps, l'apparition d'une patrouille interrompt brusquement les activités. Les marchands se dispersent dans toutes les directions et chacun fait semblant qu'il n'a rien à voir avec son voisin qu'il vient de croiser « par hasard » en chemin. A ces occasions, il y a bien quelques coups de matraque qui tombent à gauche et à droite quand les gardiens sentent que la proie leur échappe.

Le jeu ne se termine pas toujours de cette façon, parfois la surprise est telle, que les marchands n’ont plus le temps de s'échapper, ceux qui sont pris se voient confisquer leur marchandise et placés sans coup férir au cachot.

A des époques, régulières, toute la compagnie de garde est relevée afin d'éviter que certains gardiens ne fassent du commerce avec les prisonniers Malgré tout, ces cas ne sont pas uniques.

De nouvelles patrouilles et sentinelles ont d'autres habitudes et souvent d'autres prescriptions. Avant de reprendre les activités du marché aux puces, il est essentiel d'étudier d'abord, les nouveaux venus.

La sévérité et la façon d'assurer la garde diffèrent nettement d'une compagnie de garde à l'autre ou d'une arme à l'autre.

Encadrée des couleurs nationales, la photo de notre roi dessinée patiemment pend dans notre baraque, et est tolérée par les soldats de la « Wehrmacht », l'armée régulière, mais par contre, elle sera arrachée et détruite par les SS, dès qu'une compagnie de ces Teutons viendra assurer la garde. Pendant le mois de décembre, des SS viennent nous garder. De suite, la vie change car, au moindre mouvement suspect pour eux, ils tirent même sans, avertissement. Décidément, nous sommes moins que des bêtes pour ces barbares. A deux reprises, je suis témoin d'une fusillade. Au cours de l’une d'elles, un camarade polonais venant du marché aux puces et voulant rentrer dans une baraque fut touché d'une balle dans le dos. La victime s'écroula, tuée sur le coup, tandis qu'un demi pain sortant des plis de son manteau roulait à terre. Il payait de sa vie le pain qu’il venait d’acheter pour continuer à vivre.

Ce n’est pas seulement au marché confus et la chasse à l’homme, non, toute la journée et dans tous les coins, on entend « Halt stehen bleiben ! Aufmachen ! ». Si l’inspection reste sans résultat, un cinglant «weiter » vous fait comprendre que vous avez tout intérêt à disparaître le plus vite possible

Une de leurs spécialités est bien le rassemblement de longues durées. En effet, ils prennent un malin plaisir à nous rassembler, soit par baraque, soit par nationalité, en rang, alignés et immobiles. Cette inspection répétée et recommencée nous oblige de rester immobiles par une température mordante et cela parfois pendant des heures. Habillés comme nous le sommes de notre tenue militaire belge, déjà fort usée.

Un certain jour les Français de la baraque 5 sont en tête d’un rassemblement agaçant. Transi de froid et fatigué, un malheureux quitte les rangs d’un pas. Aussitôt l’un des SS postés derrière la file, lui tire une balle dans la jambe. Un cri rauque, la chute d’un corps qui s’écroule, des camarades qui relèvent l’infortuné et le transportent à l’infirmerie d’où quelques jours plus tard, il sortira appuyé sur des béquilles, la jambe amputée.

Voilà le sort guettant chacun de nous, lors d’un moment de malchance ou de perte de contrôle de ses mouvements.

La journée d’un pareil événement est caractérisée par une tension aiguë parmi les prisonniers. Les mouvements sont plus nerveux les regards plus durs et les paroles plus brutales. Les Allemands le savent. Un gardien isolé ne se risque pas dans les baraques. On renforce les patrouilles jusqu’au nombre de six ou de huit pour inspecter les coins mêmes les plus éloignés du camp.

Dans une telle diversité de gens et parmi des milliers d'hommes de tous genres et de moralité différente, il y en a bien entendu, qui tentent tout comme dans la vie normale de vivre sur le compte des autres. Un exemple de ces misérables était pour nous un Français, qui se disait avocat de métier. Connaissant la langue allemande, il était un des « Dolmetscher » à la « Kartei », un interprète protégé par les Allemands. Ce crapuleux ne se contentait point de la double ration de soupe qu'il recevait pour ses services d'interprète, non. Il attendait au soir ceux qui rentraient du travail pour leur acheter les pains afin de les revendre dans les baraques à des prix impossibles. Un pain qu'il avait payé deux «Reichmark» était en vente, chez lui pour quinze Marks. Il avait de l'argent plein les poches, et en voulait encore plus, par n'importe quel moyen. Jamais la moindre pitié, jamais une demi tranche de pain pour un malade, un égoïste de la pire espèce Des belles chansons ne durent pas longtemps, et une fois connu par les Belges, il sera littéralement jeté hors de la baraque.

La façon dont il a été «mis dehors», lui enlève le goût d'y faire encore là moindre apparition.

Ce genre de mercenaires qui exploitent la misère des plus malheureux, en vendant du pain à un mourant de faim, sont les hyènes des camps.

 

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