STALAG IIB   HAMMERSTEIN,   CZARNE en POLOGNE

CAMP de PRISONNIERS de GUERRE 1939-1945 en POMERANIE

 

MEMOIRES DE L'ADJUDANT  BAERT

 

 

 

 

 

 

HAMMERSTEIN VII

 

Quelques prisonniers infirmiers travaillent à l’infirmerie, autrement dit « Krankenrevier » du camp. Le commandant de ce service sanitaire est un médecin allemand. Il est assisté par trois médecins prisonniers, un Français un Polonais et un Belge. Ce sont ces derniers qui examinent les malades et ce sont eux également qui présentent les cas graves au médecin allemand. Le docteur allemand est seul compétent a déclaré quelqu’un « inapte », ce qui entraîne d’office l’inscription sur la liste des malades à rapatrier. Nous appelons cela, « être transport ».

Il va de soi, que chaque prisonnier essayera au moins une fois de se faire mettre «transport». Environ 600 belges et un millier de Français, sur plus ou moins 50 000 seront ainsi rapatriés.

Des blessés et des amputés de guerre, au nombre de 200 environ, sont retenus au camp pendant des mois. Il leur manque pour la plupart du temps les soins les plus élémentaires. Il est vraiment inhumain de voir ces hommes appuyés sur des béquilles, se traînant dans le camp par un froid aussi rigoureux, attendant le train de la Croix-Rouge tant de fois promis. Parmi les malades des nerfs et victimes d’autres maladies, beaucoup auraient pu être sauvés si l’assistance médicale leur avait été donnée. L’évolution de leur maladie dans ces circonstances pénibles les a rendus incurables. D’ailleurs celui qui devient sérieusement malade en captivité ou qui y arrive comme tel, n’a plus qu’un miracle à espérer.

À l’infirmerie les médicaments manquent et ce n’est pas à la cuisine que le corps malade trouvera le fortifiant parfois si nécessaire.

Pendant l’hiver 1940-1941 le premier dans la série, chaque prisonnier traverse une période de déclin physique. Pour les uns c’est une bronchite, pour les autres, un refroidissement provoquant une voix rauque et de la fièvre. À certaines époques, la diarrhée et des maladies des intestins font rage et prennent une ampleur dépassant de loin les possibilités et moyens dont dispose le corps médical. Le remède idéal contre le dérangement des intestins est jeûner. D’ailleurs fortement encouragé par les Allemands.

L’hôpital, situé en dehors du camp, ne soigne pas les prisonniers, sauf le malheureux pour qui on sait que les heures sont comptées. Des hommes pesants 80 kilos à l’arrivée sont très heureux après quelques semaines, de pouvoir s’arrêter à 55 kilos et d’éviter une dégringolade totale. Quelques-uns réussiront à se faire passer comme un malade et de décrocher l’inscription sur la liste des « transports ». C’est ainsi qu’à un certain moment, un sous-officier belge montre des signes d’aliénation. Ce n’est pas une chose tellement exceptionnelle, car plusieurs malheureux sont devenus la proie d’une folie dans les camps en Allemagne. Sa maladie semble s’aggraver, lentement mais sûrement. Les crises se multiplient et leur durée s’allonge. Ses copains l’amènent à la visite ou une âme charitable explique son cas au médecin belge qui décide de l’amener devant le docteur allemand, le seul à pouvoir décider si le malade sera inscrit sur la liste des candidats au rapatriement.

Le résultat est négatif, mais rien ne change à son attitude. Quelques jours plus tard après une prise de bec avec un Feldwebel, notre homme est condamné à trois jours de cellules. Ni le passage au cachot ni les jours qui suivent ne semblent avoir une influence sur son état d’esprit. Finalement, les gardiens eux-mêmes décident de le présenter au médecin allemand. Il est admis à l’infirmerie pour permettre une observation permanente et de près.

Il y restera plusieurs semaines sans jamais se faire attraper. À part ses deux bons copains, personne dans le camp ne croit à un simulacre. Il joue son rôle à la perfection et deux mois plus tard, il est inscrit sur la liste des « transports ». Il parvient à tenir le coup jusqu’à l’arrivée d’un train de malades qui l’emporte vers la Belgique.

Une preuve de caractère d’acier, simuler la folie pendant des mois sans jamais perdre une seconde le contrôle sur soi-même.

Des milliers de prisonniers connaissent le Français qui se promène dans le camp appuyé sur un bâton, le corps penché vers l’avant et traînant légèrement la jambe gauche. Depuis des mois on n’a jamais vu cet homme se redresser, et tous ceux qui n’appartiennent pas à son entourage immédiat sont convaincus avoir affaire à un invalide.

Les Allemands ont déjà tout essayé pour le faire marcher normalement. Rien à faire, il prétend avoir attrapé cette invalidité lors d’un bombardement aérien. Pourtant, plusieurs copains de son groupe sont dans la combine car seul, il ne saurait réussir. Les Allemands viennent le guetter la nuit, pendant plusieurs semaines, pour voir si dans son sommeil, il n’a pas le corps tendu. Chaque nuit, les copains veillent et, dès  que la porte de la baraque s’ouvre, il est éveillé et il prend aussitôt une position courbée, semblant dormir du sommeil dit juste.

Une année se passera ainsi avant que le courageux puisse prendre le train pour la France. Saura-t-il encore marcher normalement plus tard ?

Il va de soi, de même que tous ceux qui réussissent ne sont pas les seuls à essayer ! Hélas ici plus qu’ailleurs « beaucoup sont appelés mais peu sont choisis ».

Je ne désire clôturer ce chapitre sans rendre hommage à un médecin militaire belge appartenant à l’aviation qui est parvenu à faire accepter par le docteur allemand, l’incapacité au travail de plusieurs aviateurs belges, leur permettant ainsi de rentrer en Belgique par un transport de malades. Avec lui, les deux médecins belges qui sont restés jusqu’au dernier homme au Stalag IIB, mérite un coup de chapeau.

Écrire 7 lignes sur une carte postale deux fois par mois, donne lieu à un travail, parfois de plusieurs heures. Mesurer et peser les mots, placer des virgules et des points, faire comprendre par ce petit texte de ce qu’on ne peut pas écrire, quel jeu passionnant ! Une fois par mois, nous sommes autorisés d’écrire une lettre de 26 lignes ce jour là, on ne fait rien d’autre. On commence et on recommence en brouillon, on discute, on juge. Car il faut se mettre dans la peau de censeurs pour estimer les chances qu’elle aura de passer la « Kartei » d’Hammerstein.

Vers cette époque, nous lisons dans des journaux belges qui nous parviennent, et de ce fait même : pro allemands, des articles stupéfiants. Entre autres : « nos prisonniers en Allemagne sont bien traités, il ne leur manque rien et ils n’ont vraiment pas à se plaindre ».

De telles absurdités monstres, écrites par une clique de vendus au service de la propagande allemande nous font vomir. La colère nous serre la gorge en lisant cette prose calomnieuse et mensongère. Une fois par jour, nous assistons à la distribution du courrier. C’est le moment le plus attendu par le prisonnier. Dès l’arrivée du vague semestre, qui n’est d’ailleurs qu’un prisonnier comme nous tous, le monde se rassemble dans la baraque et dans un silence impressionnant, nous écoutons les noms et les numéros criés à haute voix. Chaque annonce est suivie aussitôt par un vibrant « oui ». Celui qui ne reçoit rien ne sera pour cela pas privé de nouvelles ; en effet, une demi-heure après le départ du facteur, tout le monde connaît les dernières nouvelles de Belgique.

 

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