STALAG IIB   HAMMERSTEIN,   CZARNE en POLOGNE

CAMP de PRISONNIERS de GUERRE 1939-1945 en POMERANIE

 

MEMOIRES DE L'ADJUDANT  BAERT

 

 

 

 

 

 

HAMMERSTEIN XVII

 

Mai 1941. Il y a un an, un an que nous quittions la maison, résolus, confiants et plein d'espoir en un prompt retour.

Le 10 mai est un jour de deuil pour les belges du Stalag. Les conversations vont leur train sur les événements d'il y a un an.

A partir de maintenant, chaque jour signifie l'Anniversaire d'un fait de guerre, l'un encore plus triste que l'autre.

Le lundi 12 mai, à l'heure de midi, ordre nous est donné de ne pas quitter la baraque sous n'importe quel prétexte. On nous menace même de tirer sans avertissement sur celui qui se trouve dehors. Encore un évènement important, bien sûr. Il est tout évident qu'on ne sait pas nous empêcher de regarder par les fenêtres et par les fentes des portes. Les patrouilles circulent sans cesse le long de l'Allée centrale et nous devons attendre jusque 15 heures avant de savoir ce qui se prépare. Finalement ce seront les soldats des patrouilles eux mêmes qui nous dévoilent l'évènement :  un convoi de " Serbes " est en route pour le Stalag IIB.

Pas longtemps après, nous entendons un bruit sourd, comme le passage d'un train dans le lointain et bientôt nous voyons passer les premières rangées d'une colonne dont le passage prendra près d'une heure. Les 2400 Serbes sont poussés dans une enceinte soigneusement clôturée de fils barbelés.

Peu de temps après leur mise en place nous pouvons quitter nos baraques mais provisoirement nous devons renoncer à toute tentative d'être en contact avec eux. En effet, il y a une sentinelle tous les 10 mètres le long de la clôture, qui nous empêche au même titre qu'eux de nous rapprocher. Malgré cela nous apprenons qu'ils sont en route depuis 11 jours et la plus grande partie du trajet sont restés sans nourriture. Il y a des centaines de blessés et nombreux sont ceux qui sont mourants de faim.

Dans les baraques des Belges, Français, et Polonais, on tient conseil. Quelque chose doit se faire ; nous décidons d'organiser une collecte de nourriture et bientôt on trouve dans chaque baraque du camp une couverture étalée par terre. Dans notre compartiment, chacun, sans exception, donne ce qu'il possède. Dans le tas on décèle des biscuits, des cigarettes, du chocolat et des friandises provenant des colis de Belgique. Ici la solidarité est la Loi suprême. Des épaves humaines comme nous les avons vus, ces 2400 Yougoslaves, sont maintenant nos copains, nos frères, qui ont droit à notre assistance, et malgré les 60 millions d'Allemands, nous les aiderons.

La couverture est toujours présente à la distribution de la ration de pain. De nombreux sous officiers et soldats s'approchent, leur ration à la main, et d'un geste sublime jettent la croûte de pain sur la couverture, puis, ils tournent vite la tête et s'en vont, l'estomac vide et grognant mais le coeur et l'esprit plein de satisfaction. Qu'ils sont beaux ces gars !

Le soir tombant une action pour passer notre récolte à ces malheureux, est exclue. Des plans sont discutés et rediscutés, forcer le passage ? Impossible. Finalement nous sommes tous d'accord que nous devons agir par ruse. Nous décidons d'acheter la garde pour que la porte séparant notre camp de l'enceinte Yougoslave s'ouvre pendant quelques minutes. Le lendemain quand la plupart des officiers a quitté le camp nous entreprenons les démarches. Du savon et du chocolat font flancher le Feldwebel qui commande la garde et bientôt quatre hommes portent une couverture bien lourde dans le camp Serbe.

II est trop tard quand on s'aperçoit qu'on s'y est mal pris car en un clin d'oeil une masse de centaines d'affamés se jettent dans la direction de nos hommes. Un véritable combat se déclenche devant et autour de la couverture. Nos copains ont toutes les difficultés du monde pour sauver la couverture et encore bien longtemps après nous les voyons se bousculer, se tirer, voir se frapper pour essayer de s'accaparer d'un morceau de pain ou d'un biscuit.

Ce triste spectacle fait dire aux Allemands :

" Vous voyez comme ils sont sauvages, vous avez bien tort d'avoir pitié d'eux "  Des sauvages ? Pas du tout, des hommes qui luttent pour la vie, des malheureux poussés par la faim jusqu'au point de tout oublier, même le danger de mort.

Il n'y a plus de sentinelles le long de la clôture, et quoique défendu, nous portons régulièrement des rations de soupe aux Serbes. Si par malheur une patrouille s'amène pendant qu'un Serbe vide en vitesse une gamelle de soupe le long du fil, il continuera stoïquement jusquà la dernière goûte malgré qu'il encaisse des coups de crosse.

Des semaines passeront avant qu'ils soient au niveau d'un prisonnier normal, c'est à dire de quelqu'un qui a toujours faim mais qui est devenu résistant à tel point qu'il ne perd plus le contrôle de ses nerfs. Quelques deux cents mourront avant d’avoir atteint ce stade. Leurs principales caractéristiques ? Ils sont durs comme de la pierre, les menaces n'ont pas la moindre influence sur leur façon de faire. Ils sont brocanteurs et marchands sans égaux. Achetez une montre à un Serbe et une heure après elle ne marchera plus, il vous la réparera contre un bon prix. Vous essayez la gourde qu'il vous vend, vous l'achetez mais une demi journée plus tard elle coule, il viendra vous trouver pour vous présenter ses condoléances et ses services afin de vous réparer cet engin, contre un prix d'ami.

Vendez pour deux marks de cigarettes à un Serbe et le lendemain il vous vendra le tabac de ces cigarettes à deux marks cinquante. Malgré tout cela ils resteront les bons copains des Belges. A entendre les Allemands nous sommes trop généreux envers les Serbes car " ils se sont battus en bandes, comme des indisciplinés, et en surplus, ils refusaient de se rendre ".

Comme cette théorie reste sans succès nous encaissons quelques mesures de représailles, mais, tout doucement nous sommes devenus des bagnards de format sur qui ces représailles n'ont plus tellement de l'effet.

A partir du 25 mai, les Allemands estiment que la période hivernale peut se clôturer avec comme conséquence pour nous le réveil qui sera avancé d'une heure. Il est étonnant de voir avec quelle rapidité une saison succède à une autre dans ce maudit pays. En deux fois 24 heures les journées encore froides font place à des véritables journées d'été.

On dirait que la chaleur fait pousser les canards car à cette période il y en a de tous genres, l'un encore plus impossible que l'autre.

Pourtant à notre rentrée du bois, le 22 mai, un de ces canards se réalise. Le même jour un groupe de 20 Belges, malades, est rapatrié, et dans la soirée de ce 22 mai un second groupe de 20, et encore deux fois la même chose le lendemain. Quatre-vingt Belges seront ainsi délivrés de ce cauchemar, des hommes heureux qui dormiront bientôt dans un lit, qui mangeront à une table, qui reverront leurs familles. Bon voyage les copains.

Ceux qui partent ne risquent généralement pas de prendre quelque chose dans leurs bagages qui pourrait compromettre leur départ, et on les comprend. Soigneusement ils écartent tout objet qui les rendrait suspect aux yeux des Allemands.

Maintenant ils sont encore 45 belges malades à attendre un transport de rapatriement.

 Mon journal de campagne à qui j'ai confié jour par jour tous les événements de cette vie de bagnard, devrait pouvoir accompagner un rapatrié, mais ... comment faire? Il s'agit de trouver l'homme qui veut prendre ce risque. L'un refuse catégoriquement, l'autre hésite et un troisième cherche une excuse.

 Il est presque certain que les 45 malades ne resteront plus longtemps au Stalag, comme il est certain également que moi non plus je n'y resterai plus longtemps car la chasse à l'homme pour garnir les kommandos devient de plus en plus dangereuse,

Jef V.H.... appartient à ce groupe de 45. Il est un vieux routinier car déjà pendant la guerre 14-18 il a passé 4 ans en captivité en Allemagne. Il prendra soin de mon journal et me promet son arrivée à domicile. Ainsi mon épouse prendra connaissance de la réalité et fera la comparaison avec les articles dans cette maudite presse vendue qui parle d'un " traitement humain " dans les camps de prisonniers.

Et puis, il ne me sera peut-être pas donné de conserver encore longtemps ce volume déjà épais.

Jef ....un malin, d'ailleurs celui qui ne l'est pas ne deviendra pas Adjudant à l'Artillerie, se met au travail. Il fabrique un faux couvercle dans son coffre et au bout de quelques jours, le résultat est tel qu'il faudra casser le couvercle pour découvrir le vide qui contiendra mon " Universal Copy Book " dès qu'il est question de départ, soit pour lui en tant que malade, soit pour moi en tant que bagnard vers un kommando.

 

suite page 18

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