STALAG IIB   HAMMERSTEIN,   CZARNE en POLOGNE

CAMP de PRISONNIERS de GUERRE 1939-1945 en POMERANIE

 

MEMOIRES DE L'ADJUDANT  BAERT

 

 

 

 

 

 

HAMMERSTEIN III

 

Le 21 septembre s'annonce comme une journée grisâtre. Une trentaine de prisonniers, en rangs serrés, se dirigent lentement vers la sinistre porte d'entrée du stalag IIB. Avant de sortir, une derrière « fouille » les soulage des objets qui pourraient, selon les Allemands, devenir trop encombrants pendant le voyage!

Compter et recompter, un tas de recommandations à l'adresse de nos sentinelles par un des officiers du camp, un vibrant « Vorwärts » et nous voilà au-delà les fils de fer barbelés.

Vingt et un élèves de l'Ecole Militaire, trois de l'Ecole .des Cadets, deux vieux soldats rengagés et quatre sous-officiers de carrière, ces derniers appartenant au même régiment d'artillerie lourde, font partie de ce « Kommando ».

Avec mes trois amis Jef, Gust et Pol, je partagerai dorénavant les bonnes et les mauvaises heures. Qu'il y aura plus de mauvaises que de bonnes, n'est pas difficile à pronostiquer.

La route vers la gare d'Hammerstein nous semble moins longue qu'à notre arrivée, il y a quelques jours. Moins chargés et moins nombreux, nous rend un peu plus optimistes. Et puis, malgré tout, nous commençons à regarder la situation en face.

Dans un wagon à bestiaux, bien fermé, nous arrivons vers 9 h 30 à Neustettin. Nous y resterons jusqu'à deux heures de l'après-midi. Par les ouvertures étroites des fenêtres garnies de barreaux nous observons, chacun à notre tour, les environs de la gare. Vers midi, une surprise nous attend. Un train de prisonniers entre en gare et s'arrête, hélas, un peu trop loin de nous pour que nous puissions engager une conversation. Sévèrement gardés, ils  essaient, eux aussi, de se faire une idée des environs et de deviner la nationalité des occupants de notre wagon. Après quelques minutes nous constatons qu'il s'agit d'un train de Belges, des aviateurs venant du Maroc. Pauvres amis, encore quelques heures et cette même porte, avec ce même grincement s'ouvrira devant vous et vous engloutira sans pitié. Peu après, il ne vous restera que votre bouche pour maudire ce monde bouleversé.

Notre wagon est accroché à une autre rame, et bientôt nous notons au passage les gares Dallenthin, Gramenz-Grünewald et finalement Büblitz où nous arrivons vers 16 h.

Peu avant l'arrivée j'avais fumé ma dernière demi cigarette.

Devant la gare, un tracteur avec remorque nous attend. II nous conduira vers le « patelin » qui sera notre destination finale. Ce village au nom de « Krampe » est situé à environ 18 kilomètres de Bublitz et complètement perdu dans l'immense « bled » du nord de la Poméranie. La ville la plus proche est Köslin, à environ 30 kilomètres.

A trente sur une remorque plate, par des chemins de terre et à travers champs, ne peut s'appeler un voyage touristique et malgré cela c'est autre chose qu'un wagon à bestiaux, devenu trop classique. Au moins nous pouvons respirer profondément l'air libre, même s'il appartient à une contrée maudite.

Le paysage est dominé par des champs de pommes de terre de dimensions inconnues, entrecoupés de quelques petits bois de sapins et de taches marécageuses. Voilà donc les champs de « Kartoffeln » tant renommés et si redoutés

Je dois dire pourtant qu'ils ne nous font pas tellement peur en ces moments; et puis, après tout, on aurait pu arriver dans un « Kommando » de marais ou de mines de sel, ce qui n'est certainement pas mieux.

Et voici « Krampe ». L'unique rue du lieu se présente sous des formes différentes, tantôt pavée sur une vingtaine de mètres, plus loin se continuant en chemin de terre plein d'ornières et de trous, le tout copieusement aspergé de bouses. Sur le côté gauche de cette rue, un mur long d'au moins cent mètres derrière lequel la propriété de ce qu'on appelle là le « Schloss ». D'ailleurs, en Poméranie, tout village qui se respecte possède son « Schloss » même si ce n'est que, comme dans beaucoup de cas, un «Ersatz-Château ».

Une descente jusqu'au niveau de la rivière, cette dernière passant sous la route, nous amène tout de suite en dehors du village.

Sur le côté droit de la rue, nous voyons une « Kantine », une forge, une charronnerie et une dizaine de maisons. Tout cela appartient au « Herr Ritter ». Plus écartées de la route se trouvent quelques maisons d'ouvriers, toutes dans le même style, les murs en argile et les toits couverts de paille ou d'un genre d'osier.

Au-delà de la rivière, cachée dans un bois de sapins, et bien à distance de la route se trouve notre cabane. Une baraque en bois de 12 m sur 6. En entrant, deux petites chambrettes pour nos gardiens, le restant de la baraque, coupé en deux parties par une cloison, nous servira de salle à manger et de chambre à coucher.

Le mobilier de la salle à manger est aussi simple que possible : deux tréteaux portant une planche d'environ 5 m. le tout complété de deux bancs de même longueur.

Dans l'autre partie de la baraque, quinze couchettes superposées. En réalité, ce ne sont  que des bacs en bois garnis d'une mince couche de paille.

Dans la paroi de la baraque, deux fenêtres minuscules, garnies de barres de fer et de l'inévitable «barbelé». Toute l'installation étant entourée d'une clôture de plus de trois mètres de haut.

A notre arrivée, tous les habitants semblent être au rendez-vous et viennent se grouper autour de nous. Devant tant de curiosité, nos gardiens bombent la poitrine et se croient du coup d'une importance démesurée car un tas de questions leur sont posées : « Tommies » ? « Nein, Belgier ». « Ach so. Belgier ! ». Combien ? D'où viennent-ils? Comprennent-ils l'allemand ? On ne compte plus le nombre de fois que le « Heil Hitler » nous fait frissonner. Autant de fois que mon ami Jef répond en murmurant : «Crève» !

Nous sommes fatigués et nous avons faim, nous sommes sales et non rasés, assis sur nos paquets, nous ne faisons certainement pas l'impression d'une troupe de combattants pleine d'allure et d'enthousiasme mais il y a de quoi, nous n'avons plus mangé depuis la veille !

Un groupe de gamins de la « Hilter-Jugend » s'approche de nos gardiens et le jeu des questions et réponses recommence. A la fin de cette conversation, le « Führer » de la jeunesse fait son résumé :

« Oui, on voit bien que là bas en Belgique, ils ne sont qu'à moitié civilisés et ils n'avaient sans doute pas beaucoup à manger, regardez comme ils sont maigres et pas soignés. En plus, ils ne prennent pas la position militaire quand on leur adresse la parole. Vraiment, ça leur fera du bien de connaître une occupation aIlemande pour un certain temps. »

Certes, nous aurions préféré un coup de crosse plutôt que d'être obligés d'entendre pareille hérésie sans avoir le droit de répliquer.

On les devine convaincus qu'en Belgique, les canons passaient avant le beurre...

Pourrait-on jamais donner un nom à cette peine profonde qui nous poignardait le cœur en ces moments ?

Ainsi, nous sommes dorénavant des travailleurs de champ pour le compte du « Rittergut Krampe » à qui appartient, à deux ou trois maisons près, tout le village.

Escortés jusqu'à l'intérieur de la baraque où les effets sont déposés, deux hommes sont désignés pour aller prendre dans une dépendance du château notre premier repas de campagne.

Chacun reçoit son bol métallique rempli de « Milchsuppe », du lait et de la farine, et deux tranches de pain. Un véritable festin pour l'estomac vide. Après vingt sept heures sans la moindre nourriture, il va de soi que le moral monte avec le nombre de cuillerées de soupe.

A la lumière d'une lampe à pétrole, chacun se débrouille et s'installe. Bientôt, par un sommeil profond, le corps retrouvera ses forces tandis que l'esprit volera vers la Belgique si cruellement éprouvée et vers ceux qui nous sont chers.

« Aufstehen » ! En ce monde, tout à son temps, puisque nous avons, d'après les normes prussiennes, encore beaucoup à apprendre en matière de « civilisation » !

Dire que ce dimanche 22 septembre nous apporte une ambiance de jour de fête serait forcer la vérité.

Depuis bien des semaines, nous savons que le rassemblement doit se faire au cri de « Antreten ». Le gardien nous fait lecture d'une série de prescriptions et de communications qui pour nous, se ressemblent d'une façon étrange car elles commencent toutes par le même mot, qui nous poursuivra pendant des années : « Verboten » I

« Verboten » de se trouver à l'extérieur du barbelé : on tire sans avertissement ; défense d'adresser la parole à un civil allemand ; défense.... : « Verboten... » ; « Verboten.... »

Le plus ancien sera responsable des actes de ses camarades. Il est le seul à pouvoir s'adresser au gardien. Notre ami Gust, le plus haut en grade est l'homme tout désigné. Les élèves de l'Ecole militaire, gonflés, (noblesse oblige!) ne sont pas d'accord. Voyons, un sous-officier de carrière qui sera leur chef... impossible !

Gust se retire honorablement.

Quand les gardiens sont présents, nous pouvons aller jusqu'aux premiers arbres qui bordent la clairière, ce qui veut dire une vingtaine de mètres. Une charrette chargée de bois à brûler vient se ranger devant la baraque et, cette fois-ci, sans qu'on nous le commande, le tas de branches et de racines est transporté dans le couloir.

Des communications du « Wachmann », nous avons retenu particulièrement que nous devons prendre le déjeuner à la ferme, le matin à six heures, le midi quand la nourriture arrivera sur le travail, et le soir... à la rentrée. Tout bien calculé, nous ramasserons des pommes de terre pendant environ onze heures par jour.

Les heures du dimanche passent vite.

Figurez-vous, se laver, se raser, une véritable joie !

A l'heure de midi, les copains et moi-même nous nous présentons pour aller chercher la nourriture au château, question d'être dehors et de reconnaître le lieu. Grande est notre surprise de voir dans cette immense cuisine, un prisonnier français comme cuistot.

En quelques secondes, il nous raconte qu'ils sont à dix prisonniers français dans le «patelin», et qu'ils font les charretiers en remplacement des « Schleus » mobilisés.

Faites attention pour l’ « Inspektor » dit-il, une véritable bête féroce. Tout le village tremble devant lui, c'est un seigneur du Moyen Age, transformé en grand chef nazi. Ainsi, nous apprenons que le propriétaire de la ferme est remplacé dans l'exercice de ses fonctions par ce fonctionnaire de l'Etat.

Nos gardiens trouvent que cette conversation dont ils ne comprennent rien n’a déjà duré que trop longtemps et par quelques « Los ! Los ! », nous sommes poussés dehors.

Ce jour-là, la ration fut abondante : deux grandes cruches de soupe, vidées en un rien de temps.

Qui sait ce que sera demain ?

 

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