STALAG IIB   HAMMERSTEIN,   CZARNE en POLOGNE

CAMP de PRISONNIERS de GUERRE 1939-1945 en POMERANIE

 

MEMOIRES DE L'ADJUDANT  BAERT

 

 

 

 

 

 

HAMMERSTEIN XI

 

Un peloton de soldats armés, sous le commandement de "Jerry" ou "Souriant", quitte le corps de garde à l'entrée du camp et se dirige vers l'allée centrale. Rien de bon qui s'annonce, aussi nous observons avec appréhension l'arrivée de cette troupe. Il n'y a plus de doute, c’est pour nous, c'est la fouille. Un arrêt devant la baraque, un " à droite-droite " et les voilà lancés vers la porte d'entrée.

Deux sentinelles à chaque porte et une patrouille devant chaque rangée de fenêtres nous empêchent de quitter la baraque, d'ailleurs au cours de ces opérations les armes sont toujours prêtes à tirer.

Des coups de gueules et des crosses de fusils nous entassent et nous tiennent contre la paroi de la baraque et le jeu commence. Une véritable partie de pillage. Chaque soldat prend une rangée de lits pour son compte, tout est ouvert, tout sera retourné. Pendant ce temps d'autres examinent le sol, le plafond, les montants, les tables et les bancs, rien n'échappe à cette ruée de sauvages. De temps en temps on entend un " Ach so " triomphal lorsqu'ils mettent la main sur un objet soi-disant défendu. S'il s'agit d'un rasoir ou d'un couteau, alors la trouvaille provoque une exclamation résonnante comme par exemple "Ah Schweinhunde". Les lames de rasoir sont confisquées, demain nous pourrons les racheter à la cantine ... 

Trois pommes de terre crues, cachées dans mon matelas, me procurent autant de gifles, et dire que je les ai payées 10 Pf pièce à peine une heure avant la fouille.

Si par hasard vous avez un morceau de savon dans votre butin et vous êtes appelé auprès de vos affaires, vous le montrez froidement au fouilleur et vous constaterez une détente immédiate dans ses traits durs. Vous l'entendrez murmurer " Seife ... schön, schön " pendant qu'il fait semblant de continuer la fouille. Il s'approche de ce trésor et fera disparaître le morceau de savon dans sa poche. Encore une minute ou deux d'un semblant de fouille et voilà qu'il s'avance jusqu'auprès de Jerry pour lui annoncer, la main au béret et les talons joints : " In Ordnung, Herr Sonderführer ".

Oui, tout est alors en ordre, car sans broncher on vendrait le Ille Reich d'Hitler pour un morceau de savon.

Il est clair que de notre part ce moyen n'est utilisé qu'en extrême nécessité, c'est à dire lorsqu'on a quelque chose de très important à cacher. C'est ainsi que j'étais un jour appelé à agir de la même façon pour éviter la découverte de mon journal de campagne, découverte qui aurait pu avoir des graves conséquences. Plus tard, un camarade travaillant comme employé dans le bureau de la censure, réussira à cacheter mon carnet du sceau de la censure " Geprüft ". Ainsi "Vu et trouvé sans importance" il était provisoirement à l'abri d'une confiscation.

Des punitions communes, si lourdes et injustes qu'elles soient, nous semblent toujours plus faciles à subir qu'une mesure individuelle.

Incarcération dans le cachot ou prison n'est pas considéré comme une grave punition par les prisonniers. Il n'en est pas le même pour des mesures vexatoires et inhumaines comme par exemple rester pendant une heure en position militaire les mains sur la tête, quelque part au milieu de la plaine. Courir sans arrêt dans un cercle de quelques mètres jusqu'au moment ou, à la bout de souffle, et sous l'influence du vertige, vous piquez, la tête en avant, dans le sable.

Le prisonnier est obligé de saluer les officiers et les sous-officiers Allemands. Nous évitons soigneusement de les approcher. Quand nous nous trouvons sur la route centrale et, par surprise, nous n'avons plus l'occasion de disparaître dans une baraque, nous tournons la tête, comme par hasard, dans la direction opposée. Sachant d'avance que la punition classique suivra, nous préférons ramasser les plus petits papiers et autres déchets pendant une heure, que de lever la main jusqu'au bonnet. Une sentinelle vous accompagne pendant l'exécution de cette corvée.

Une punition des plus pénibles est celle de devoir ramper à genoux tout autour du camp, entre les deux murs de barbelés et à l'intérieur des rouleaux de barbelés déroulés en spirale. Ces spirales ont un diamètre d'environ un mètre ce qui vous oblige de rester à genoux durant tout le trajet ou tout au moins ce qui vous empêche de redresser une fois le corps. Il faut alors retirer les maigres brins d'herbe qui poussent dans cette terre maudite, et nous y ajoutons de suite, que la longueur de la clôture du camp doit mesurer près de deux kilomètres. Vous vous imaginez aisément les conséquences d'un tel traitement.

Depuis les premières semaines des projets d'évasions sont formés et préparés. Tenter sa chance est d'ailleurs la grande aspiration de la plupart des prisonniers. Cette entreprise est, pour avoir un minimum de chances de réussir, soumise à quelques conditions primordiales. Une certaine connaissance de la langue allemande, quelques vivres de réserve, une tenue civile et finalement une carte ou un compas, en sont les substantielles.

Un prisonnier Français, évadé, est ramené au Stalag avant que nous nous soyons aperçus de son départ. Un prisonnier Belge s'évade, pendant deux jours nous n'avons pas de ses nouvelles, le troisième jour il est remis aux mains des gardiens du camp par la " Polizei ". Quatre Français tentent leur chance, ils sont poursuivis par les SS accompagnés de chiens, on les découvre à une vingtaine de kilomètres de la frontière Polonaise, dans une meule de foin, qui sera criblée de balles par les poursuivants. Le résultat est un mort et deux blessés. Et malgré tout, parfois le coup réussira.

Au printemps de 1941 les Allemands construisent une nouvelle série de baraques sur les terres abandonnées dans le fond du camp. Les travaux sont dirigés par un entrepreneur qui, il va de soi-même, est un fervent Nazi qui porte le brassard à croix gammée. Il donne ses ordres en gesticulant et sans omettre la série des " Heil Hitler " dont il semble avoir une quantité en réserve.

Deux sous officiers Français possédant la langue Allemande, ont réussi à se procurer une tenue civile, même avec le brassard à croix gammée. Ils attendent patiemment le moment favorable pour mettre en exécution leur plan d'évasion. Un des deux se fera passer pour l'entrepreneur, et son copain comme l'assistant. Les postes guetteurs, car des dizaines de camarades jouent dans la combine, rapportent tous les renseignements utiles tels que langage, gestes, façon de marcher et même des particularités physiques des deux allemands. Le jour que le " Bauleiter " est absent sera le jour H.

Un beau matin, les guetteurs signalent ; tout le monde au travail sauf l'entrepreneur et son assistant. Les alentours de la baraque 20 sont inspectés et au moment ou les patrouilles se sont éloignées à une distance respectable, va commencer une des plus belles évasions d'une audace et d'un sang-froid de maître.

En tenue civile, une serviette sous le bras, un crayon derrière l'oreille, " l’entrepreneur " quitte la baraque par l'arrière pour arriver inaperçu sur l'allée centrale. Il est suivi de son assistant qui porte d'une façon négligente un double mètre déplié, pendant qu'il note des chiffres dans un carnet de travail.

Sitôt sur la route ils commencent le travail. Le double mètre déplié ils mesurent la longueur de la route, prennent note et discutent. De temps en temps "l'entrepreneur" hurle un bon coup contre son assistant car il lui faut la longueur exacte de la route. Des patrouilles et des gardiens passent, on se salue par un "Heil Hitler" bien sonnant. Mais, voilà " Bouboule " qui s'amène. En se promenant il s'approche de nos deux Français qui semblent être plongés dans leur travail. Bien ne se passe et nous voyons même l'entrepreneur qui regarde le Feldwebel en le saluant de la main levée. " Bouboule " tout content, répond d'un " Heil Hitler ".

Déjà ils sont arrivés en face de la baraque 8. Formidable tension dans le camp parmi ceux qui sont au courant de l'enjeu. Baraque 6, un frisson nous glisse le long de l'épine dorsale, "Souriant" sort de la baraque se dirigeant vers la route exactement à l'endroit où nos deux resquilleurs sont en plein travail. D'une voix ferme l'entrepreneur commande à son assistant de mesurer la largeur de la baraque, et sous le nez du " Souriant " l'opération se poursuit, un grand " Heil Hitler " jovialement rendu par le lieutenant allemand les rassure certainement.

Exactement devant les pieds de la première sentinelle à l'intérieur de la porte d'entrée, ils mesurent à nouveau la largeur de la route, puis dans le sens de la longueur ils dépassent le gardien qui les regarde d'un oeil désintéressé. Les voilà devant la double sentinelle à la porte de barbelés et en plein dans ce qu'on pourrait appeler la gueule du lion. En effet, autour du corps de garde, la Kartei et la Poste c'est un véritable grouillement de " Feldgrau ". On ne cesse d'échanger des " Heil Hitler " et nous voyons notre duo mesurer les derniers mètres devant la double sentinelle. Et voilà la porte qui s'ouvre. Comme le coeur doit battre dans la poitrine de ces deux audacieux. Nous qui les suivons des yeux et d'une façon inaperçue, nous tremblons de nervosité.

Il reste encore le corps de garde, ils n'ont déjà plus de barbelés devant eux mais bien une dernière émotion,.... en effet, ... en ce moment même, le Commandant du Camp sort du bâtiment qui abrite la garde. Après le salut Hitlérien notre entrepreneur donne des instructions à son second pour mesurer la largeur du bâtiment, l'officier les observe un moment et semble s'intéresser à leur travail. Dans une tension extrême nous entendons les ordres de l'entrepreneur, admirablement sûr de lui même : "Marquez, vingt deux mètres, huit mètres cinquante, le bois nécessaire - disons nous trois semaines, commencer le plus vite possible" tout cela dans un allemand parfait. Un dernier " Heil Hitler " pour le Commandant du Camp et tout en discutant fermement, ils passent la sentinelle devant les armes qui ne les regarde même pas.

Ils sont passés à travers tout, nous les voyons encore pendant un moment, gesticulant, sur la route pour Hammerstein. Bravo les gars !

Dans le cas le plus défavorable leur disparition ne sera remarquée qu'à l'appel de ce soir à 19 :00 h. Ils ont plusieurs heures d'avance, et avec un peu de chance leur départ ne sera signalé que demain car nous allons faire "râter" l'appel ce soir, et alors ils doivent avoir un nombre respectable de kilomètres entre eux et le Stalag IIB à Hammerstein.

 

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