HAMMERSTEIN V
Toussaint 1940
et une température de 9 degrés sous zéro. Nous apprenons plus tard que
ces pommes de terre gelées passent directement à la « Brennerei »,
distillerie où elles sont transformées en alcool.
Décrire ici ce que nous souffrons physiquement est chose impossible.
L'expression de notre ami Pol nous dispense de tout commentaire : « Ce
n'est plus du travail, c'est du Job à tomber raide mort » !
Le
passage des pommes de terre aux betteraves est franchi d'un seul pas.
En
effet, les deux campagnes se suivent et nous sommes de la fête, on n'en
doute pas. A peine deux jours de betteraves et parmi les 29 P.G. une
quinzaine au moins portent des blessures plus ou moins profondes, aux
mains. Couper les feuilles des betteraves à l'aide de grands couteaux
d'une forme spéciale ne fait pas partie de nos habitudes journalières
non plus. Les civils allemands y trouvent une fois de plus une preuve de
nos défauts du point de vue « civilisation». Combien de fois nous faudra
t-il encore avaler cette pilule amère ?
Un
certain Jour, après une autre variante de ces remarques déshonorantes et
pénibles pour nous, je ne tiens plus et je leur lance dans leur propre
langue : « Tiens, vous ne parlez que l'allemand ? Une seule langue ? Et
vous savez à peine lire et écrire ? Bon Dieu, que c'est maigre ! Nous
pourrions vous apprendre beaucoup, alors ! »
Consternation générale, on aurait dit un coup de tonnerre par un ciel
bleu. Immédiatement les conversations à haute yoix changent en un
chuchotement. Les imbéciles, ils n'ont jamais pensé à autre chose qu'à
leurs patates, betteraves et... être plus forts que les autres. Nous
sommes tranquilles pour quelques heures, en effet ils cessent
provisoirement leurs remarques désobligeantes.
Une
nouvelle vague de «canards » nous atteint. Le rapatriement commencera le
15 novembre, en train et par groupes de 1.600 hommes à la fois. Les
sous-officiers de carrière en sont exclus. Ces derniers seront envoyés,
en Silésie et... qui dit mieux ?
Le 4 novembre 1940,
un ordre. Mais cette fois pas un canard : nous devons rejoindre le
Stalag IIB à Hammerstein. Nous n'en sommes pas fâchés et c'est plutôt
d'un cœur léger que nous commençons les préparatifs de départ ce lundi
soir.
Un
tracteur avec remorque nous conduira au Stalag.
Toute
peine mérite salaire. Ainsi nous recevons quelques « Pfennig » avec la
promesse, que le restant nous sera payé au Stalag. Nous attendons encore
le paiement de ce salaire ! Que voulez-vous, quand on apprend une
nouvelle civilisation !...
Nous allons revoir
nos copains et finalement entendre quelques nouvelles vraies au sujet
d'un départ éventuel. Le 5 novembre à 8 heures nous quittons Krampe, son
bois de sapins et la baraque, ses habitants et « l'ours », car c'est
ainsi que depuis longtemps nous avions baptisé l'Inspecteur. Nous les
quittons avec un « adieu et qu'on ne vous revoie plus jamais ». Vous
étiez pour nous la première d'une série de tortures, d'autant plus
lourdes que nous les subissions non préparés.
Chacun reçoit son pain pour les 24 heures à venir car au Stalag on ne
participe au ménage qu'à partir du second jour de présence. Vers 13
heures nous débarquons devant le fil de fer barbelé après un voyage de
cinq heures sur une remorque plate dans une pluie froide.
HUIT MOIS DE STALAG
Les
voilà à nouveau, les fils de fer barbelés sans fin, les miradors et les
rangées de baraquements. Au fur et à mesure que nous approchons du camp
nous distinguons dans un mélange bigarré ces milliers d'exilés. Au corps
de garde nous sommes repris en force et dirigés vers les baraques des
isolés.
Nous
devons passer par la désinfection et c'est là que nous attrapons des
poux.
Il ne
faut guère de temps pour rencontrer le premier « canard » du Stalag. «
Nous sommes rappelés au camp pour être rapatriés, d'abord les Flamands
ensuite les Wallons, car pour la Noël tous les Belges seront chez eux
» !
Nous
qui venons de passer sept semaines dans un bois de sapins et parmi des
milliers de paniers de « Kartoffein », nous considérons le Stalag comme
une source inépuisable de renseignements, un lieu où « on doit sans
doute être au courant de la situation ». Espoir vain ! Nos camarades
attendent notre retour avec impatience, car nous, nous venons «du
dehors» par conséquent nous aurons certainement des nouvelles. Grande
est leur déception, aussi grande que la nôtre.
De
tous côtés on nous demande « quelles nouvelles ? », nous répondons en
posant la même question. Des « on dit » et « il paraîtrait que... ».
Ainsi nous arrivons
dans la baraque 20, quand je dis « nous » je parle des quatre
sous-officiers, où nous retrouvons la plupart de nos copains.
Quelques-uns manquent encore qui rentreront bientôt eux aussi de leur
Kommando.
Ceux
de nos copains qui ont réussi à rester dans le camp nous paraissent
vieillis, amaigris, pâles. Leurs yeux cernés témoignent d'un
découragement total. Ils promènent un regard craintif autour d'eux comme
si d'un moment à l'autre ils attendaient un événement désagréable. Nous
sommes frappés par cet état d'esprit qui semble être le leur en
permanence, car même dans la baraque et entourés de camarades ils
manifestent une insécurité constante.
Ils
nous regardent, les yeux grands ouverts comme si nous étions des
fantômes, lorsque nous sortons nos pains pour en manger un morceau. Ils
approchent pour regarder ce pain, un pain entier, un pain venant du «
dehors » ! Il y a bien, longtemps qu'ils n'ont plus vu cela. On lit
l'espoir sur leur figure : pouvoir manger un bout de ce trésor !
La
première chose pour nous c'est de nous intéresser à la vie du Stalag, de
savoir ce qui s'y passe, régulièrement et surtout de connaître les
habitudes des patrouilles et des chefs car il s'agit de ne pas être
surpris, ou... le moins possible.
Les
autres nous racontent jusque dans les moindres détails les événements
d'une journée et surtout comment faire pour échapper aux brimades des
gardiens.
Comment la journée du
Stalag se passe-t-elle ?
Nous
sommes incorporés dans des groupes de vingt prisonniers. Chaque matin, à
3 h 30, dans l'obscurité totale, quelques hommes, généralement deux ou
trois par groupe de vingt, vont faire la file sur la plaine devant la
cuisine, dans un froid mordant, pour prendre les rations de café ou de
thé destinées aux camarades de leur groupe. Que les Allemands appellent
« du thé », ou le lendemain « du café », pour nous c'est toujours la
même décoction : du jus, sans couleur, avec un goût de saccharine. Il a
pourtant une qualité, il est chaud. Cette chaleur nous donne assez de
calories jusqu'à midi. Il n'y a donc rien d'étonnant à voir toute la
baraque dans la paix la plus complète, à peine cinq minutes après la
distribution du matin.
A peu
près jusqu'à mi-février, époque à laquelle, soi-disant, tous les
Flamands ont été rapatriés, rien ou très peu, ne nous dérange pendant
cette « sieste » prolongée souvent jusque 10 ou 11 heures.
Par
après tout cela change, une fois le matériel de propagande, lisez « les
miliciens prisonniers flamands rapatriés », expédié ; il n'y a plus de
raisons de ne pas nous appliquer le traitement réservé aux prisonniers
d'autres nationalités.
A
l'heure de midi c'est le grand rassemblement, par baraque, sur la
plaine, devant la cuisine. En rangs par cinq, immobiles, par une
température mordante, nous attendons parfois des heures cette maigre
ration de soupe qui, pour un estomac normal, fait l'effet d'un apéritif.
Ce
rassemblement prend souvent une tournure dramatique. Des patrouilles
accompagnées de chiens dressés montent et descendent la colonne. Un
coude ou une jambe sortant de l'alignement suffit aux chiens pour mordre
sans plus. Si par hasard la bête oublie de le faire, une crosse de fusil
ou une baïonnette s'abat sans pitié. C'est l'abus de la force brutale
qui règne, la terreur du plus fort envers le plus faible.
Bientôt l'infirmerie est surpeuplée et finalement le système de
distribution de nourriture va changer. Dorénavant deux hommes de corvée,
par groupe de vingt, iront faire la file pendant que les autres
attendent dans la baraque.
Une
cinquantaine de prisonniers travaillent dans la cuisine pour la plupart
des Polonais le restant des Français. Il n'y a rien d'étonnant à ce que
ce soit les premiers « habitants » du Stalag qui occupent une place
privilégiée. Il n'est de ce fait pas surprenant non plus que les cruches
des Français et des Polonais se remplissent jusqu'au bord et qu'au fond
de ces cruches se trouvent la soupe la plus épaisse. D'amènes
discussions s'engagent entre les Belges et les prisonniers d'autres
nationalités.
Cette
situation va bientôt changer car d'ici peu les Belges auront montré
qu'on ne doit pas leur apprendre à « arranger les bidons ».
Vers
cinq heures de l'après midi nous recevons notre ration de pain. Le
cinquième d'un pain de troupe, avec de temps à autre une cuillerée de «
marmelade » de fromage blanc, de margarine ou, si tout va bien, un
morceau de saucisson d'environ deux centimètres d'épaisseur.
Il
arrive de temps en temps que l'un ou l'autre, poussé par la faim, perde
le contrôle de ses gestes et vole la ration d’un copain.
Chaque jour le «
Feldwebel » désigne une corvée de quarante prisonniers pour travailler
dans la cave de la cuisine. Ce privilège, car c'en est un figurez vous :
éplucher des pommes de terre, et parfois nettoyer des légumes, est
réservé aux Français. Les Belges ne tardent pas à s’intercaler dans ce
groupe, et le résultat est
ahurissant ! Maintenant, on ne se bat plus pour le consistant de la
soupe car il n’y en a plus ! Ce jeu se termine par une inspection de
tous nos éplucheurs au moment où ils quittent la cave. Le butin de cette
fouille, environ cinquante kilos de patates et de légumes. Ceux qui ont
été pris reçoivent quelques coups de bottes dans le derrière et deux
jours de cachot. Place aux suivants.
Une
fois par semaine les Allemands nous préparent une soupe au poisson.
L'odeur de ce mélange, dans lequel on découvre de temps en temps une
tête de poisson grande comme une rave, est impossible à décrire. Pour
avaler ce «plat», car il le faut bien, nous pinçons le nez de la main
gauche et puis nous fermons les yeux. Plus tard, quand la faim nous
rendra moins difficile, ces précautions ne seront plus nécessaires.
Dans
un camp de prisonniers, il y a des « marchands ». Vous n’en doutez pas.
En général, ces individus ont peu de succès dans les baraques belges. Ce
qui ne veut pas dire que nous n'achetons pas ou ne vendons pas. Non,
personne n'échappe à l'offrande sur l’autel du « marché aux puces
». C’est ainsi que s'appelle le rassemblement journalier pour achat ou
vente de tout objet possible et imaginable. Il n'y a qu'une condition ;
c'est que cet objet, puisse être caché dans les poches ou sous le
manteau, car les allemands défendent strictement ce genre de trafic.
Parfois le marché se tient dans une baraque de W.-C, un jour en plein
air, contre le mur d'un bâtiment ou même dans le lavoir d'une des
baraques, mais jamais deux fois consécutivement à la même place.
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