STALAG IIB   HAMMERSTEIN,   CZARNE en POLOGNE

CAMP de PRISONNIERS de GUERRE 1939-1945 en POMERANIE

 

MEMOIRES DE L'ADJUDANT  BAERT

 

 

 

 

 

 

HAMMERSTEIN V

 

Toussaint 1940 et une température de 9 degrés sous zéro. Nous apprenons plus tard que ces pommes de terre gelées passent directement à la « Brennerei », distillerie où elles sont transformées en alcool.

Décrire ici ce que nous souffrons physiquement est chose impossible. L'expression de notre ami Pol nous dispense de tout commentaire : « Ce n'est plus du travail, c'est du Job à tomber raide mort  » !

Le passage des pommes de terre aux betteraves est franchi d'un seul pas.

En effet, les deux campagnes se suivent et nous sommes de la fête, on n'en doute pas. A peine deux jours de betteraves et parmi les 29 P.G. une quinzaine au moins portent des blessures plus ou moins profondes, aux mains. Couper les feuilles des betteraves à l'aide de grands couteaux d'une forme spéciale ne fait pas partie de nos habitudes journalières non plus. Les civils allemands y trouvent une fois de plus une preuve de nos défauts du point de vue « civilisation». Combien de fois nous faudra t-il encore avaler cette pilule amère ?

Un certain Jour, après une autre variante de ces remarques déshonorantes et pénibles pour nous, je ne tiens plus et je leur lance dans leur propre langue : « Tiens, vous ne parlez que l'allemand ? Une seule langue ? Et vous savez à peine lire et écrire ? Bon Dieu, que c'est maigre ! Nous pourrions vous apprendre beaucoup, alors ! »

Consternation générale, on aurait dit un coup de tonnerre par un ciel bleu. Immédiatement les conversations à haute yoix changent en un chuchotement. Les imbéciles, ils n'ont jamais pensé à autre chose qu'à leurs patates, betteraves et... être plus forts que les autres. Nous sommes tranquilles pour quelques heures, en effet ils cessent provisoirement leurs remarques désobligeantes.

Une nouvelle vague de «canards » nous atteint. Le rapatriement commencera le 15 novembre, en train et par groupes de 1.600 hommes à la fois. Les sous-officiers de carrière en sont exclus. Ces derniers seront envoyés, en Silésie et... qui dit mieux ?

Le 4 novembre 1940, un ordre. Mais cette fois pas un canard : nous devons rejoindre le Stalag IIB à Hammerstein. Nous n'en sommes pas fâchés et c'est plutôt d'un cœur léger que nous commençons les préparatifs de départ ce lundi soir.

Un tracteur avec remorque nous conduira au Stalag.

Toute peine mérite salaire. Ainsi nous recevons quelques « Pfennig » avec la promesse, que le restant nous sera payé au Stalag. Nous attendons encore le paiement de ce salaire ! Que voulez-vous, quand on apprend une nouvelle civilisation !...

Nous allons revoir nos copains et finalement entendre quelques nouvelles vraies au sujet d'un départ éventuel. Le 5 novembre à 8 heures nous quittons Krampe, son bois de sapins et la baraque, ses habitants et « l'ours », car c'est ainsi que depuis longtemps nous avions baptisé l'Inspecteur. Nous les quittons avec un « adieu et qu'on ne vous revoie plus jamais ». Vous étiez pour nous la première d'une série de tortures, d'autant plus lourdes que nous les subissions non préparés.

Chacun reçoit son pain pour les 24 heures à venir car au Stalag on ne participe au ménage qu'à partir du second jour de présence. Vers 13 heures nous débarquons devant le fil de fer barbelé après un voyage de cinq heures sur une remorque plate dans une pluie froide.

 

HUIT MOIS DE STALAG

 

Les voilà à nouveau, les fils de fer barbelés sans fin, les miradors et les rangées de baraquements. Au fur et à mesure que nous approchons du camp nous distinguons dans un mélange bigarré ces milliers d'exilés. Au corps de garde nous sommes repris en force et dirigés vers les baraques des isolés.

Nous devons passer par la désinfection et c'est là que nous attrapons des poux.

Il ne faut guère de temps pour rencontrer le premier « canard » du Stalag. « Nous sommes rappelés au camp pour être rapatriés, d'abord les Flamands ensuite les Wallons, car pour la Noël tous les Belges seront chez eux » !

Nous qui venons de passer sept semaines dans un bois de sapins et parmi des milliers de paniers de « Kartoffein », nous considérons le Stalag comme une source inépuisable de renseignements, un lieu où « on doit sans doute être au courant de la situation ». Espoir vain ! Nos camarades attendent notre retour avec impatience, car nous, nous venons «du dehors» par conséquent nous aurons certainement des nouvelles. Grande est leur déception, aussi grande que la nôtre.

De tous côtés on nous demande « quelles nouvelles ? », nous répondons en posant la même question. Des « on dit » et « il paraîtrait que... ».

Ainsi nous arrivons dans la baraque 20, quand je dis « nous » je parle des quatre sous-officiers, où nous retrouvons la plupart de nos copains. Quelques-uns manquent encore qui rentreront bientôt eux aussi de leur Kommando.

Ceux de nos copains qui ont réussi à rester dans le camp nous paraissent vieillis, amaigris, pâles. Leurs yeux cernés témoignent d'un découragement total. Ils promènent un regard craintif autour d'eux comme si d'un moment à l'autre ils attendaient un événement désagréable. Nous sommes frappés par cet état d'esprit qui semble être le leur en permanence, car même dans la baraque et entourés de camarades ils manifestent une insécurité constante.

Ils nous regardent, les yeux grands ouverts comme si nous étions des fantômes, lorsque nous sortons nos pains pour en manger un morceau. Ils approchent pour regarder ce pain, un pain entier, un pain venant du « dehors » ! Il y a bien, longtemps qu'ils n'ont plus vu cela. On lit l'espoir sur leur figure : pouvoir manger un bout de ce trésor !

La première chose pour nous c'est de nous intéresser à la vie du Stalag, de savoir ce qui s'y passe, régulièrement et surtout de connaître les habitudes des patrouilles et des chefs car il s'agit de ne pas être surpris, ou... le moins possible.

Les autres nous racontent jusque dans les moindres détails les événements d'une journée et surtout comment faire pour échapper aux brimades des gardiens.

Comment la journée du Stalag se passe-t-elle ?

Nous sommes incorporés dans des groupes de vingt prisonniers. Chaque matin, à 3 h 30, dans l'obscurité totale, quelques hommes, généralement deux ou trois par groupe de vingt, vont faire la file sur la plaine devant la cuisine, dans un froid mordant, pour prendre les rations de café ou de thé destinées aux  camarades de leur groupe. Que les Allemands appellent « du thé », ou le lendemain « du café », pour nous c'est toujours la même décoction : du jus, sans couleur, avec un goût de saccharine. Il a pourtant une qualité, il est chaud. Cette chaleur nous donne assez de calories jusqu'à midi. Il n'y a donc rien d'étonnant à voir toute la baraque dans la paix la plus complète, à peine cinq minutes après la distribution du matin.

A peu près jusqu'à mi-février, époque à laquelle, soi-disant, tous les Flamands ont été rapatriés, rien ou très peu, ne nous dérange pendant cette « sieste » prolongée souvent jusque 10 ou 11 heures.

Par après tout cela change, une fois le matériel de propagande, lisez « les miliciens prisonniers flamands rapatriés », expédié ; il n'y a plus de raisons de ne pas nous appliquer le traitement réservé aux prisonniers d'autres nationalités.

A l'heure de midi c'est le grand rassemblement, par baraque, sur la plaine, devant la cuisine. En rangs par cinq, immobiles, par une température mordante, nous attendons parfois des heures cette maigre ration de soupe qui, pour un estomac normal, fait l'effet d'un apéritif.

Ce rassemblement prend souvent une tournure dramatique. Des patrouilles accompagnées de chiens dressés montent et descendent la colonne. Un coude ou une jambe sortant de l'alignement suffit aux chiens pour mordre sans plus. Si par hasard la bête oublie de le faire, une crosse de fusil ou une baïonnette s'abat sans pitié. C'est l'abus de la force brutale qui règne, la terreur du plus fort envers le plus faible.

Bientôt l'infirmerie est surpeuplée et finalement le système de distribution de nourriture va changer. Dorénavant deux hommes de corvée, par groupe de vingt, iront faire la file pendant que les autres attendent dans la baraque.

Une cinquantaine de prisonniers travaillent dans la cuisine pour la plupart des Polonais le restant des Français. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ce soit les premiers « habitants » du Stalag qui occupent une place privilégiée. Il n'est de ce fait pas surprenant non plus que les cruches des Français et des Polonais se remplissent jusqu'au bord et qu'au fond de ces cruches se trouvent la soupe la plus épaisse. D'amènes discussions s'engagent entre les Belges et les prisonniers d'autres nationalités.

Cette situation va bientôt changer car d'ici peu les Belges auront montré qu'on ne doit pas leur apprendre à « arranger les bidons ».

Vers cinq heures de l'après midi  nous recevons notre ration de pain. Le cinquième d'un pain de troupe, avec de temps à autre une cuillerée de « marmelade » de fromage blanc, de margarine ou, si tout va bien, un morceau de saucisson d'environ deux centimètres d'épaisseur.

Il arrive de temps en temps que l'un ou l'autre, poussé par la faim, perde le contrôle de ses gestes et vole la ration d’un copain.

Chaque jour le « Feldwebel » désigne une corvée de quarante prisonniers pour travailler dans la cave de la cuisine. Ce privilège, car c'en est un figurez vous : éplucher des pommes de terre, et parfois nettoyer des légumes, est réservé aux Français. Les Belges ne tardent pas à s’intercaler dans ce groupe, et le résultat est ahurissant ! Maintenant, on ne se bat plus pour le consistant de la soupe car il n’y en a plus ! Ce jeu se termine par une inspection de tous nos éplucheurs au moment où ils quittent la cave. Le butin de cette fouille, environ cinquante kilos de patates et de légumes. Ceux qui ont été pris reçoivent quelques coups de bottes dans le derrière et deux jours de cachot. Place aux suivants.

Une fois par semaine les Allemands nous préparent une soupe au poisson. L'odeur de ce mélange, dans lequel on découvre de temps en temps une tête de poisson grande comme une rave, est impossible à décrire. Pour avaler ce «plat», car il le faut bien, nous pinçons le nez de la main gauche et puis nous fermons les yeux.   Plus tard, quand la faim nous rendra moins difficile, ces précautions ne seront plus nécessaires.

Dans un camp de prisonniers, il y a des « marchands ». Vous n’en doutez pas. En général, ces individus ont peu de succès dans les baraques belges. Ce qui ne veut pas dire que nous n'achetons pas ou ne vendons pas. Non, personne n'échappe à l'offrande sur l’autel du « marché aux puces ». C’est ainsi que s'appelle le rassemblement journalier pour achat ou vente de tout objet possible et imaginable. Il n'y a qu'une condition ; c'est que cet objet, puisse être caché dans les poches ou sous le manteau, car les allemands défendent strictement ce genre de trafic.

Parfois le marché se tient dans une baraque de W.-C, un jour en plein air, contre le mur d'un bâtiment ou même dans le lavoir d'une des baraques, mais jamais deux fois consécutivement à la même place.

 

suite page 6

RETOUR  p.1  p.2  p.3  p.4  p.5  p.6  p.7  p.8  p.9  p.10  p.11  p.12  p.13  p.14  p.15  p.16  p.17  p.18  p.19  p.20  p.21  p.22

 stalag2b@free.fr                     site créé en août 2007